L’histoire du Bateau Genève

Le Genève en 1896

Le “Genève” en 1896

Le lancement du vapeur «Genève»
Le projet de l’Exposition nationale suisse, élaboré dès 1892, se voit accepté au tout début de l’année 1894. La Compagnie Générale de Navigation sur le lac Léman (CGN), prévoyant justement une forte affluence, décide alors de construire une nouvelle unité, le futur «Genève», qui est immédiatement commandé à l’entreprise Sulzer. La compagnie désire également profiter de l’occasion pour faire sa propre publicité et se fixe donc la construction d’un bateau à la pointe de l’esthétisme et de la technologie. Il faut dire qu’en 1894, la CGN, qui existe depuis presque un quart de siècle, traverse
une période difficile puisqu’un grave accident survenu en 1892 sur un de ses navires, lui a fait perdre la confiance du public. Le «Genève», 3e bateau à deux ponts et 19e unité de la flotte, satisfera et rassurera tout le monde.

Le «Genève» et l’Exposition nationale
Le «Genève» n’est pas seulement lancé pendant l’Exposition nationale, mais il en fait aussi partie. D’une part parce qu’il s’intègre parfaitement au programme idéologique de cette dernière – Patrie et haute technologie – et d’autre part parce qu’il est présenté au stand de la CGN et de Sulzer. De plus, le bateau figurera dans une édition du Journal Officiel Illustré, au même titre qu’un événement ou d’un stand de l’Exposition.

Le «Genève» et la «Belle Époque»
La venue de l’Exposition nationale à Genève n’est pas la seule raison de la construction d’un nouveau bateau-salon par la CGN. La dernière décennie du XIXe siècle est en effet marquée par l’émergence du tourisme, principalement aristocratique, et particulièrement sur la riviera vaudoise et à Genève. Le besoin d’un grand bateau-salon luxueux supplémentaire devait par conséquent se faire sentir et ce sera le «Genève», bateau type de la «Belle Époque», qui comptera 12 grands vapeurs de cette espèce dont on peut encore admirer 9 exemplaires aujourd’hui. Ces bateaux accueilleront un nombre impressionnant de passagers, signe de la prospérité de la région et de la compagnie durant ces années.
Citons quelques chiffres: environ 1 400 000 passagers par an pour 600 000 km couverts; une pointe en 1913 avec ses 1 876 000 passagers et en 1911 avec ses 2 millions de francs-or de recettes pour 569’000 francs de bénéfice!

La construction du «Genève» par Sulzer et Frères
La CGN commande donc le «Genève» en 1894 à la firme Sulzer et Frères de Winterthour qui construit ainsi, pour la première fois, un bateau pour le lac Léman, succédant à Escher-Wyss de Zurich, constructeur de la vingtaine de vapeurs précédents.
La coque est mise en chantier à Winterthour – l’assemblage est réalisé provisoirement par des boulons – et le transport se fait par pièces détachées, dûment numérotées, par le rail auquel le chantier d’Ouchy est encore relié. Le montage définitif, avec rivetage, se fait sur chariot, dès le 5 septembre1895. Les courses d’essai commencent en mai 1896 et le bateau est inauguré le 28 mai. La CGN lui donne le nom de «Genève» car tous les regards sont tournés vers la cité de Calvin, à laquelle la CGN et la navigation sur le lac Léman en général doivent beaucoup.

Le bateau «Genève»
Le «Genève», à son lancement est le troisième bateau-salon à deux ponts du Léman, une unité de grande taille (1200 passagers), remarquable par son confort et son élégance. Il est caractérisé par la finesse de sa ligne et la performance de sa machine, deux qualités qui contribuent à sa rapidité (27 km/h), par la grande place réservée aux passagers de seconde classe, par la largeur de ses galeries et par le luxe de sa décoration.

1898: le «Genève» entre dans la grande histoire
Le vapeur «Genève» s’est rendu internationalement célèbre en jouant un petit rôle dans la véritable tragédie qu’a été l’histoire des derniers Habsbourg régnants. En effet, le 10 septembre 1898, Élisabeth de Wittelsbach, Impératrice d’Autriche, est mortellement frappée par un anarchiste italien au moment où elle va monter sur le bateau.
L’impératrice est arrivée la veille à Genève, depuis Territet, par le vapeur. Elle désire y retourner avec celui de 13h40, qui se trouve être le «Genève». Toute sa suite est partie par le train et c’est en compagnie de sa seule dame de compagnie, la comtesse Sztaray, que celle qu’on surnommait affectueusement Sissi sort de l’Hôtel Beau-Rivage. Voyageant toujours sous un pseudonyme et refusant toute protection policière, elle va être agressée juste devant le monument Brunschwick par Luigi Lucheni. Personne ne comprend d’abord: l’assassin a si bien visé le coeur, et avec une lame si effilée, que sa victime n’a rien senti. Elle se relève, court au bateau dont on entend sonner la cloche qui annonce le départ. Elle s’écroule sur le pont. Le capitaine, qui ne se doute de rien, fait larguer les amarres. Élisabeth reprend connaissance et prononce très lucidement: «Mais que s’est-il donc passé?», puis elle perd à nouveau conscience. Elle ne se réveillera plus. Lorsque la dame de compagnie remarque la minuscule plaie, elle révèle l’identité de l’impératrice et le vapeur fait demi-tour. On fabrique un brancard avec des rames et des pliants et on débarque l’infortunée agonisante. Quelques minutes plus tard, elle meurt sans souffrir à l’Hôtel Beau-Rivage…

Élisabeth de Wittelsbach "Sissi"

Élisabeth de Wittelsbach “Sissi”

Quelques autres repères chronologiques
1918: Après la grande guerre, la CGN, en proie à des difficultés financières, vend cinq bateaux à la ferraille car les métaux sont devenus hors de prix. Le «Genève» et le «Léman» auraient dû les suivre, achetés Fr. 390’000 par le Ministère de la Marine française, mais les permis d’importation ayant été refusé, la transaction ne se fit pas. Le «Genève», déjà, l’avait échappé belle!
L’accident de 1928: Le 13 mai 1928, le «Genève» arrive du Bouveret devant Pully avec un quart d’heure de retard; le capitaine pense que le «Rhône», qui arrive au même moment d’Ouchy, va donc lui céder la priorité. Lorsque les capitaines comprennent leur méprise, il est trop tard et la collision est inévitable. La chute du mât blesse deux passagers et en tue un autre. Les deux capitaines passeront quelques jours en prison.

Rajeunissement et motorisation
A la pointe du progrès à sa naissance, le «Genève» l’est encore en 1934, quand il sort du chantier de la CGN doté d’un moteur diesel-électrique. Cette transformation, motivée par la crise des années 30, est menée également par la maison Sulzer, et représente un exploit technique très suivi dans le monde scientifique. Le résultat est si concluant que la CGN l’appliquera plus tard à la moitié de ses unités.
Par la même occasion, le «Genève» subit aussi une série de travaux visant à le rajeunir, travaux qui modifient passablement son aspect et réduisent sa capacité d’embarquement.

Le Genève en 1934

Le “Genève” en 1934

Réserve (1964) et désaffectation (1973):
En 1964, après l’exposition nationale de Lausanne, le «Genève» devient bateau de réserve, même si ses sorties sont assez nombreuses jusqu’en 1970. Il ne bénéficie plus cependant que d’un entretien minimal et la mise en service du «Chablais» en 1973 permet
de le désarmer, parce qu’il “ne pouvait plus être maintenu plus longtemps en
exploitation sans une réfection dispendieuse que la vétusté du bateau ne saurait justifier.” (rapport d’administration de la CGN – 1973)

1974
Pour le sauver de la casse, le «Genève» est acheté par une association privée à caractère social dans le but de conserver ce souvenir du passé et de le restaurer. Des équipes de jeunes en difficulté de vie vont se succéder pour le remettre en état – cela grâce à la générosité de nombreux sympathisants et de nos autorités.

(BENOIT HOLDENER)

Le “Genève” a été racheté en 1974 par notre association, sous l’impulsion du pasteur Jean-Gabriel Favre, alors que la CGN avait prévu de le détruire. L’association s’est donnée pour tâche d’en faire un lieu d’accueil pour les personnes dans le besoin au cœur de la cité, “une île dans la ville”, pour rappeler et mettre en évidence le droit de cité de chacun.

A l’origine, une poignée de personnes en rupture sociale et professionnelle logeait à son bord et effectuait quotidiennement des travaux pour retaper le navire. Par la suite il est devenu un lieu d’accueil social et de repas. A cause de l’importante affluence de personnes nécessiteuses, il est devenu impossible de continuer d’offrir des logements à bord.

En 2009, la Buvette du Bateau a été créée pour permettre à l’ensemble de la cité de profiter de la plus belle terrasse de la rade et offrir des stages de réinsertion sociale et professionnelle à ses usagers.

En 2014, 150 personnes par jour ont bénéficié des accueils sociaux, soit environ 800 personnes différentes sur toute l’année. Plus de 30 passagers ont bénéficié d’un stage de réinsertion de longue durée, dans le cadre de la Buvette du Bateau ou des Travaux de rénovation du bâtiment.

Conservation & rénovation