Projets passagers
Projets passagers
Les personnes que nous accueillons à bord vivent toutes dans des conditions extrêmement précaires. Clandestinité, absence de ressources, addictions, problèmes psychiques, solitude sont autant d’aspects qui forment, souvent en se cumulant, des situations d’où il est difficile de voir, de trouver, ou même d’imaginer une issue. La demande la plus souvent formulée est le besoin de travail. Demande de ressources financières, d’occupation, de sens à des journées trop peu remplies, d’un minimum de sécurité. Tentatives légitimes de répondre à l’urgence, de pallier au manque de l’essentiel, de résoudre dans l’immédiat les impasses et le manque de perspectives à plus long terme.
Il s’agit pour nous de créer un espace dans lequel les personnes puissent exprimer ce qu’elles vivent, mettre en mots les difficultés de leur existence, les désespérances et les espoirs, les désirs et les illusions. Entretenir ainsi l’existence d’un futur, aussi informes qu’en soient les contours. Construire parfois à partir de presque rien, continuer à espérer tout en lâchant ses illusions.
Certains formulent des demandes précises, savent parfaitement où ils veulent aller. Ils trouvent au Bateau un soutien concret, des moyens de réaliser quelques pas et de poursuivre leur chemin, le plus souvent ailleurs. Parfois il s’agit de peu de choses. Un téléphone portable dans le cas, de Jules, jeune homme suisse en phase de reprise de travail. Comment trouver un travail dans une agence lorsqu’on n’a pas d’adresse fixe ni de téléphone ? Quelques heures de travail ont suffi à lui permettre l’achat d’un appareil, interface indispensable avec un employeur potentiel. Une semaine plus tard, il avait repris le travail, engagé depuis pour une série de missions.
Autre situation que celle de Zacharie, jeune homme maghrébin venu tenter de poursuivre des études supérieures. En demande de régularisation et en procédure de reconnaissance de ses diplômes il doit s’acquitter des frais administratifs et d’honoraires d’avocat. Très déterminé, il a accompli toutes les formalités nécessaires auprès de l’université des autorités cantonales. Il est à ce jour en attente d’une réponse concernant un permis d’étudiant.
Dans les deux cas, nous pouvons comprendre comment l’absence temporaire de ressources, parfois peu importantes, nuit à la poursuite de la réalisation d’un projet. L’impossibilité de payer une taxe de 100.- CHF à l’université bloque la poursuite de la procédure; et sans reconnaissance des diplômes, pas de dépôt possible d’une requête de permis qu’il s’agit à son tour de payer, etc. D’autre exemples encore, tel celui de Joe, à qui l’on demande systématiquement un permis de conduire pour exercer sa profession d’artisan dans le bâtiment. Deux échecs antérieurs lors de tentatives mal préparées faute de finances, l’ont décidé à prendre des cours de conduite avant de se présenter. Nous avons pu l’engager et profiter de ses compétences manuelles afin de financer ses cours.
Chaque fois nous devrons confronter nos regards de travailleurs sociaux à celui de nos interlocuteurs, redéfinir et expliquer sans cesse nos choix. Adopter une position éthique qui évolue au fil de nos actions tout en les guidant.
Dans ce sens, se mettre et rester nous aussi en mouvement, à l’instar de ce que nous proposons à celles et ceux qui montent à bord.D’autres exemples auraient pu illustrer d’autres facettes de cette pratique. A l’heure de sa conception, nous souhaitions voir le Bateau devenir pour ceux qui le souhaitent un tremplin vers du changement, une plate-forme qui permette de voir, au-delà des impasses, les couleurs d’un avenir possible. A problèmes, impasses et blocages, conjugués à l’amenuisement voire au tarissement des ressources pour y faire face, nous opposions l’idée de mouvement. Le déplacement ainsi opéré devant permettre à son tour un regard nouveau sur la situation et la mobilisation, le cas échéant, de nouvelles ressources. Finalement, rien de très original, rien qui ne ressemble déjà à ce qu’est la vie de chacun. Simplement adapter les manières de faire aux situations particulières des personnes que nous rencontrons à bord, et soutenir le processus lorsque le besoin s’en fait sentir.
Nous perpétuons ainsi ce que nous faisons depuis très longtemps sur le Bateau Genève: créer un contexte qui ouvre de nouveaux possibles, et inviter chacun à s’en saisir.
Pour plus d’informations, vous pouvez lire notre Journal de Bord no 46 qui est essentiellement dédié à ce sujet.


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